Latitude 02° Sud – Amitiés inattendues


Carnet de voyage

Latitude 02° Sud – Amitiés inattendues 

Lundi 19 novembre 2018, Vallée du Rift, Tanzanie, 19h. Nous sommes pris au piège. L’escarpement de la vallée, haut de 400 mètres, se dresse telle une barrière abrupte sur notre flanc gauche. Derrière nous, le volcan Ol Doinyo Lengaï[1], protecteur des Massaïs de la vallée, nous barre toute possibilité de retraite tandis que de menaçants nuages noirs bouchent le ciel sur notre flanc droit. Avec eux, l’obscurité de la nuit est totale et nous sommes toujours sur la route. Engare Sero, le village que l’on doit rejoindre, se fait encore désirer. Les minutes semblent s’allonger. Puis soudain, c’est l’attaque. L’orage que nous avons évité cet après-midi s’approche. La plaine s’éclaire d’une lumière bleue-violacée. Pendant une seconde, je distingue nettement chaque caillou de la piste et les ombres dansantes des montagnes alentours. Puis les ténèbres s’emparent à nouveau des lieux, juste avant que le tonnerre ne sonne la charge. L’ennemi est derrière. Il nous talonne. La peur, quant à elle est déjà sur moi. Jason qui doit sentir la tension, se tait. Nous avançons péniblement, dans le noir, à tâtons sur la piste caillouteuse. Difficilement praticable, elle met à rude épreuve nos montures et notre moral en cette fin de journée où nous devons, en plus, réaliser un contre la montre avant le déchaînement du ciel. Dans cette plaine qui mène au lac Natron, nous sommes les points les plus hauts sur des kilomètres à la ronde. Réceptacles assurés pour foudre recherchant point de chute.

Le temps semble s’être arrêté sur ce moment cauchemardesque. L’orage devient oppressant. La foudre illumine de plus en plus souvent la plaine. Tel un enfant qui s’amuse à allumer et éteindre le plafonnier de sa chambre, je soupçonne le dieu de la montagne d’être retombé en enfance, jouant avec l’interrupteur. Le vent qui soufflait à écorner les gnous il y a encore quelques instants, s’est brutalement arrêté. Le silence avant l’hallali. Combien de temps nous reste-t-il ? La peur se transforme en angoisse. Je préviens Jason. Si l’orage nous rejoint. Je m’arrête là. Ici. Pas un mètre de plus à rouler. Hors de question. C’est non négociable.

– Regarde ! Les lumières d’Engare Sero ! me lance-t-il

Elles sont fichtrement loin ces foutues lumières ! Je ne lui réponds pas. Je bouillonne intérieurement. Seules des insultes me viennent à l’esprit. Je me demande pourquoi est-ce que je me suis encombré de sa compagnie.

Et pourtant, ce Jason (prononcez Ja-zon et surtout pas Djé-zone, il vous en voudrait sinon !) c’est bien moi qui suis allé le chercher. Il était inscrit sur la ligne au-dessus de la mienne dans le registre de l’auberge de jeunesse. Un français. N’ayant pas parlé avec un compatriote depuis plusieurs semaines, l’occasion était trop belle. Je l’ai donc sorti du rap de ses écouteurs pour échanger dans la langue de Molière. Un boxeur lillois, qui mélange l’accent du Nord (quand il le fait exprès) avec un lexique et une prononciation de banlieue, je n’aurai pas pensé partager le voyage avec. Mais si les préjugés ont la peau tenace, ils ne font pas long feu en voyage. Les points communs et centres d’intérêts se multiplient vite. En une soirée, nous devenons amis. Deux jours plus tard il achète un vélo et nous partons autour du Kilimandjaro à la rencontre des Massaïs.

Et les moments passés avec ce peuple d’éleveurs et de guerriers sont si intenses, que ce duo inattendu que nous formons est le bienvenu pour partager émotions et réflexions. Sans oublier les quelques 400 kilomètres de piste en tôle ondulée, de poussière, de sable, de crevaisons, de chaleur et de sueur, qu’il a fallu endurer pour y arriver. Seul je ne m’y serais probablement pas aventuré. Cette rencontre fortuite – qui ne l’était donc peut-être pas tant que ça – aura rendue l’expérience de la Tanzanie mémorable.

Mais là, fatigué, avec l’orage aux trousses et sur la piste cahoteuse je ne m’en rends pas franchement compte. Surtout quand brutalement, pris dans un passage sablonneux, ma roue avant dévisse. Je glisse. J’accroche un rocher. La sacoche avant gauche se décroche. Le feu d’un éclair me permet de constater les dégâts. La peur de l’orage me fait perdre le contrôle de moi-même et elle se transforme en colère. J’explose. La sacoche en fera les frais. Et l’Infatigable[2], mon fidèle compagnon de voyage, servira d’exutoire. Jason aussi.

A ses encouragements pleins d’empathie, « Allez Antho, courage, on y est presque, on a fait le plus dur », j’opposerai un brutal « Ta gueule, roule ! ».

 

Les derniers kilomètres paraissent une éternité, et malgré tout, les quelques mots de soutien me font reprendre raison. Les premières gouttes de pluie s’écrasent sur nos peaux rôties par la chaleur alors que nous dépassons les premières maisons de l’entrée du village. Encore quelques mètres. Nous sommes saufs.

A l’image de cette rencontre, le voyage aura donné naissance à plusieurs amitiés. Finalement, ces touristes occidentaux, je les aime bien quand même.



[1] Ol Doinyo Lengai signifie en massaï : « La montagne de Dieu »

[2] Nom donné à mon vélo, par les enfants d’une école au Sénégal

Bolivie :
Lac de sel et Quinoa

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