Latitude 33° Sud – Balade dans le temps


Carnet de voyage

Latitude 33° Sud – Balade dans le temps

Dimanche 15 avril, Valparaiso.

« Quoi ? Valparaiso, bobo ? » Catalina se moque gentiment de moi tout en lavant sa cafetière italienne. Voilà plusieurs jours que j’ai envahi avec mon vélo et mes sacoches la cuisine (et la maison) de Catalina, Vincent et de leur fille. Catalina est chilienne et parfaitement bilingue. Vincent, son compagnon, est français. Ils habitent une maison qu’ils ont aménagée près de la colline Bellavista en plein cœur de Valparaiso. Ils m’ont recueilli devant leur porte le soir de mon arrivée à Valparaiso (Valpo pour les intimes) après une série de rencontres bienveillante et attentionnée qui m’a amené jusqu’à eux.

« Tu plaisantes, Valpo, n’a rien de bourgeois. Les gens sont très modestes et la ville tombe en ruines », insiste-t-elle, tout en remplissant sa cafetière d’eau, avec l’air mi-amusé, mi-offusqué que l’on prend lorsque l’on a entendu une énormité. « Un côté bohème ça d’accord, mais bourgeois franchement, à part chez les touristes, sinon je vois pas du tout ! » Ma réflexion la distrait tellement qu’elle en oublie de mettre le café quand elle lance le feu sous sa cafetière.

Et pourtant, moi je lui trouve un côté bobo à cette ville. C’est une ville populaire cela va sans dire. Bien au-delà même de ce que j’avais imaginé. Pas de richesse apparente chez ses habitants et derrière les graphes qui donnent couleur et vie aux murs, aux ruelles et aux immeubles, la ville est délabrée. Malgré cela, il semblerait que de nouvelles générations s’emparent des bâtiments en ruine, du vide laissé après les glorieuses années pour lui donner un nouveau souffle avec des bars à la mode, des ateliers d’artisanat, des restaurants bio, des lieux de spectacles et de rencontres. Cette vie nouvelle associée à l’art graphique dont la ville pare ses immeubles se plaçant ainsi en haut du classement des villes d’Amérique Latine, aux côtés de Bogota, des villes promouvant l’art urbain fait pour moi ce côté bobo de la ville, mais peut-être effectivement sans trop le bourgeois du bobo

De cette ambiance ressort une ville qui flotte entre les âges. Aux abords du port, on imagine ce que fut la grandeur de cette ville portuaire ancienne étape obligatoire pour les navires européens se rendant en Californie avant la construction du canal de Panama. Tandis qu’à l’intérieur de ses rues, d’autres époques s’entrecroisent. C’est particulièrement vrai dans le Parc Culturel. Grande étendue d’herbe verte, dépourvue d’arbre, ce terrain prisé des habitants est bordé de bâtiments blancs.

Je décide de me joindre à l’animation de ce dimanche après-midi, assis dans l’herbe du parc, un livre en mains. Observer l’activité est bien plus intéressant que de me plonger dans mes leçons d’espagnol. Et tant mieux car un groupe de gamins a décidé d’installer leur but en plastique et leur terrain de foot juste devant moi, m’occupant plus à éviter le ballon qu’à lire.

Et à peine j’y parviens que je suis distrait derrière moi par le son d’un orgue de barbarie joué par un vieux vendeur ambulant qui pousse une charrette, remplie de bonbons, sur laquelle une perruche jaune prend le relais de l’orgue quand celui-ci s’arrête. Mais très vite mon attention est interpelée par deux filles toutes de noir vêtues, sur ma gauche, qui visiblement répètent leur future pièce de théâtre. En fait, cela ressemble plus à un ballet où elles s’essaient à la réalisation de figures tout en jouant sur les expressions de leur visage pour exprimer différents sentiments que j’essaie d’interpréter. Quand brusquement le ballon des gosses roule jusque vers elles pendant que ces-derniers s’en vont en courant au bout du terrain à gauche où un goûter d’anniversaire les attend.

Puis s’est au tour de nos amis les bêtes de s’être passés le mot pour me distraire. Deux chiots visiblement tenant de quelque chose de labrador, l’un couleur sable, l’autre noir ont décidés d’improviser une course poursuite dans le parc. L’un trébuchant, l’autre lui roulant dessus, puis reprenant, aussi vite que fût la chute, leur course effrénée. En slalomant entre les gens, ils percutent, en face de moi, au milieu du parc un couple d’acrobates. Ceci ne les distrayant guère au regard de la petite taille des chiens, ils poursuivent leurs figures. La fille en débardeur exécutant un salto propulsé par les jambes de son partenaire allongé au sol sur le dos. Puis les chiens filent en direction du bâtiment blanc de l’autre côté de l’espace vert ce qui attire mon attention sur lui et pour lequel je n’avais encore pas prêté grande attention. Et en un instant je fais le lien. Les fenêtres obstruées par des barreaux. L’austérité de la façade. Les murs imposants. C’est l’ancienne prison. Le parc, son ancienne cour intérieure. Cette prison qui a notamment servi aux services de Pinochet pour les tortures de ses opposants. Elle, qui de sa stature toujours intacte nous surveille. Les vestiges d’une sombre époque côtoient la légèreté des loisirs d’aujourd’hui.

Ainsi va l’histoire de Valpo.

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