Crises laitières en France et en Europe, le pourquoi du comment


Contexte et tour d’horizon

La vache… ce gros mammifère domestiqué de 600 kilos, ruminant de la famille des bovidés, qui est élevée pour sa viande ou son lait, ou même les deux ! Une vache laitière, puisque c’est ce qui nous intéresse, est capable de produire entre 20 et 40 litres de lait par jour (selon la race, l’âge, l’alimentation, etc.), et absorbe pour cela jusqu’à 100 litres d’eau et 80 kilos de nourriture quotidiennement !

Sur les 3,7 millions de vaches laitières que compte la France, la race la plus représentée est la prim’Holstein, avec 2,2 millions d’individus, suivie de la montbéliarde (700 000 têtes) et de la normande (350 000 têtes).

Tout ceci nous donne une production de lait de 24 milliards de litres par an, ce qui porte la France au deuxième rang du pays le plus gros producteur de lait en Europe, après l’Allemagne.
98% de la production est transformée (37% en fromage, 20% ingrédients secs comme la poudre de lait, 19% en beurre, 14% en yaourts, crèmes et desserts et seulement 10% en lait de consommation), les 2% restants sont eux écoulés en vente directe.
Ces 24 millions de tonnes de lait sont produits par les quelques 63 500 élevages laitiers (150 000 exploitants et employés d’exploitation) répartis sur l’ensemble du territoire national. Il existe cependant un « croissant laitier » qui concentre les exploitations, climat propice à la pousse de l’herbe aidant !

Actuellement, un élevage compte en moyenne 52 têtes, chiffre qui va aller en augmentant compte tenu du phénomène d’agrandissement des cheptels et de diminution du nombre d’élevages qui est à l’œuvre. Entre 2000 et 2010, le nombre d’exploitations laitières a diminué de 37% et l’Institut de l’élevage prévoit entre 20 000 et 30 000 élevages d’ici 2035, soit une baisse de plus de 50% par rapport à aujourd’hui ! Ce sont les petites exploitations qui disparaissent et les grandes qui persistent, en effet la taille moyenne d’une exploitation s’accroît, ainsi que la taille des troupeaux et le quota moyen. Toutefois, sur les 63 500 exploitations laitières, seulement 10% d’entre elles comptent plus de 100 vaches.

L’industrie laitière française reste la plus grosse industrie agroalimentaire hexagonale, et hormis les petites exploitations elle est constituée de grands groupes internationaux (Danone, Lactalis, Savencia), de grandes coopératives (Sodiaal, Laïta). 70% du lait collecté est transformé par seulement une dizaine de grands groupes industriels et coopératifs. L’industrie laitière pèse 25 milliards d’euros de chiffre d’affaire par an, dont 25% réalisés à l’exportation (à 65% vers l’Europe).

 

Pour comprendre, revenons un peu en arrière !

Durant les trente années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, la consommation de lait est restée stable, elle n’a pas augmenté. Or, c’est à partir des années 50/60 que le système d’aide des agriculteurs par l’Etat est mis en place, dans le cadre des lois d’orientation agricole notamment, puis dans le cadre de la Politique Agricole Commune (PAC) qui voit le jour en 1962. L’objectif est de limiter la chute des revenus des producteurs, de favoriser la modernisation et d’assurer la rentabilité des capitaux investis. Ces subventions apparaissent alors comme contribuant à intensifier les systèmes de productions et sont donc à l’origine d’une surproduction de lait, alors que, rappelons-le, la consommation n’augmente pas. L’exploitant agricole se voit assuré de vendre sa production, les excédents étant rachetés par l’Etat (ce qui contribue également à maintenir un prix bas), mais sans forcément pouvoir en vivre décemment.

Dans les années 80, la situation agricole en France, et plus particulièrement dans le secteur du lait, est paradoxale. La PAC garantissant les prix, et les progrès techniques étant à l’époque rapides, de grandes quantités de biens agricoles sont produits sans qu’ils arrivent à être écoulés. Cette inadéquation entre offre et demande est à l’origine d’une surproduction dans le secteur laitier et pousse alors le régulateur à rééquilibrer la balance en mettant en place un système de quotas qui voit le jour en 1984. Chaque producteur se voit attribuer un droit à produire qu’il ne doit pas dépasser, sous peine de sanctions.

Début des années 2000, l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) fixe des objectifs de libéralisation des échanges. L’Etat français encadre donc de moins en moins le marché laitier et les prix sont de moins en moins garantis. Les outils de gestion des marchés par l’Etat sont eux petit à petit démantelés.

A partir de 2003, la PAC est réformée et l’Aide Directe Laitière (ADL) est créée pour compenser les baisses de prix. Les stocks européens sont écoulés et les prix s’alignent sur les cours mondiaux, qui sont volatiles. La filière lait est touchée et d’importantes restructurations sont entreprises dans certains pays du nord pour gagner en compétitivité. En France, on tente de maintenir le modèle agricole en place mais la concurrence s’accroît.

 

Une première crise en 2009…

2007, les stocks de lait sont épuisés et Europe, l’offre est limitée sur le marché mondial, et les cours grimpent alors à des taux historiquement hauts. Mais la situation s’inverse en 2008 avec une forte reprise de la production laitière, et les prix chutent : environ 30% de diminution sur l’année 2009. Les pays du nord qui avaient restructuré leur industrie laitière souffrent moins de la crise que la France qui est elle directement soumise à la forte volatilité des cours mondiaux.
Cette crise s’explique d’une part par une baisse de la consommation et des exportations (poudre de lait et beurre). Par ailleurs, jusqu’en 2008 le prix du lait était fixé par le Centre National Interprofessionnel de l’Economie Laitière (CNIEL). Cette pratique a pris fin à la demande de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. Les négociations entre industriels et producteurs n’aboutissant plus, les prix payés aux producteurs ont alors enregistré une baisse régulière, pour atteindre environ 210 euros la tonne de lait, soit un prix largement inférieur au coût de production. Cette situation a entrainé des manifestations et des actions syndicales dans tout le pays, réclament une hausse immédiate et significative des prix. C’est la première crise laitière.

 

…suivie d’une deuxième en 2015

Fin 2012, d’un côté les aliments pour nourrir le bétail sont chers et de l’autre la sécheresse (Etats-Unis, Océanie) et la pluviométrie excessive (Europe) sévissent et contribuent à une production laitière anormalement basse. Les prix ont donc augmenté, à la vente mais aussi ceux payés aux producteurs, jusqu’à enregistrer une hausse de 20% début 2014 pour atteindre plus de 400 euros la tonne en Europe, un prix jusqu’alors jamais atteint. Finalement, en 2015 le système des quotas est finalement aboli. Initialement mis en place pour résorber les excédents de production, ce système est donc supprimé sans autre forme de procès, sans consultation publique et sans demander l’avis des exploitants. Les quotas n’existant plus et les prix étant encore particulièrement hauts, la production s’en est trouvée stimulée, la production mondiale a augmenté de 2% en 2015. En conséquence, les prix se sont effondrés, et ont chuté pour atteindre 260 euros la tonne, ce qui ne permet pas d’assurer la rentabilité des exploitations.

En parallèle de cela, il semblerait que la consommation de lait tende à diminuer d’une manière générale, accentuant alors la diminution des prix. Par ailleurs, la Chine a réduit ses importations de produits laitiers en 2015, ce qui a eu des répercussions sur l’ensemble du marché mondial.
En France, le groupe Lactalis a été particulièrement la cible de manifestations, et pour cause, le géant et leader mondial des produits laitiers était le plus mauvais payeur auprès des producteurs, offrant alors 10 à 30 euros de moins par tonne de lait que ses concurrents. Le prix payé par Lactalis au mois d’août 2016 était de 257 euros la tonne. Les producteurs réclamaient un prix moyen sur l’année de 290 euros, déjà bien en deçà des coûts de productions estimés.
De nombreuses actions ont été entreprises par les syndicats et par les exploitants dans le but d’obtenir un prix « décent » à la tonne de lait, et après deux sessions de négociations qui n’ont pas abouties, la troisième a été la bonne. Les représentants de Lactalis et les producteurs de lait, réunis à Laval, ont trouvé un accord le 30 août 2016. Il a été convenu que le lait serait finalement payé 290 euros la tonne pour les cinq mois restant de l’année, soit une moyenne à 275 euros pour 2016, ce qui ramène Lactalis au niveau de ses concurrents.

 

En conclusion

Malgré la conclusion d’un accord entre Lactalis et les producteurs, la situation des éleveurs laitiers s’est dégradée depuis deux ans en Europe et en France et demeure précaire. Le taux d’endettement des exploitants est plus élevé que jamais et atteint 160 millions d’euros cumulés (2010), soit trois fois plus que 10 ans auparavant.
Les deux dernières décennies montrent que le système intensif en filière longue (producteur > coopérative > transformateur > distributeur) est en crise structurelle. Les aides de secours mobilisées à la hâte par l’Etat pour les éleveurs laitiers ne sont qu’un palliatif pour entretenir ce système qui semble condamné du fait de prix volatiles, structurellement trop bas par rapport aux coût de production et maintenus bas par les industries agro-alimentaires, les grandes surfaces et la concurrence mondiale. Pour le consommateur, les prix très bas sont logiquement synonymes de qualité dégradée.

Pour s’en sortir, les producteurs sont de plus en plus nombreux à se convertir au modèle de production en agriculture biologique. Pourtant, si elle est gage d’une meilleure qualité, l’agriculture biologique n’est peut-être pas une solution pérenne pour les éleveurs, d’une part parce que la surproduction de lait bio est une réelle menace et, d’autre part, parce que les industries agro-alimentaires s’emparent progressivement de la filière.

C’est donc toute une filière de production, de distribution et de consommation qui est à repenser : aujourd’hui, les producteurs tirant leur épingle du jeu sont ceux qui non seulement ont fait le choix de l’agriculture biologique, mais aussi et surtout qui valorisent leur production et la transforment à la ferme (beurre, yaourt, fromage,…) et la vendent en circuits courts. De cette manière, ils reprennent le contrôle de leur commercialisation et peuvent appliquer des prix rémunérateurs (pas forcément plus élevés pour le consommateur à qualité égale).

Le consommateur, au bout de la filière, est un acteur-clef de ce changement. Il n’y a pas besoin d’attendre le mois de mai prochain pour s’exprimer ! Chacun peut voter tous les jours par son comportement de consommateur en :

  • évitant les produits importés qui sont (sur)produits en France : c’est le cas de tous les produits laitiers ;
  • privilégiant les produits locaux et/ou équitables : en grandes surfaces, certaines marques équitables fleurissent sur les produits français ; pensez également à vérifier la provenance du lait grâce à l’étiquetage légal ;
  • allant chercher le lait directement à la source (dans la mesure du possible bien sûr !) : à la ferme ou en magasins de producteurs. L’annuaire des magasins de producteurs et Le Marché citoyen seront d’excellents guides !

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